L’étroitesse de la cage | 2 juin 2017 | Article par Marrie E. Bathory

Crédit photo: Caroline Laberge

L’étroitesse de la cage

Ce mercredi 31 mai, dans le cadre du Carrefour international de théâtre, était offerte au Grand théâtre de Québec une unique représentation de La fureur de ce que je pense, spectacle d’abord créé à l’Espace GO en 2013.

Marie Brassard met en scène ce collage d’œuvres de Nelly Arcan – Putain, Folle, Burqa de chair et L’enfant dans le miroir – choisies par Sophie Cadieux. On retrouve les obsessions de l’autrice : le soi en représentation, l’insatiable besoin du regard de l’autre (en particulier celui du père) et celui qu’elle-même porte sur les autres femmes, un regard « masculin » – comme si le point de vue de l’homme était le seul qui comptait vraiment.

En filigrane, la souffrance, la tristesse. Et le suicide, car « quand on sait qu’on va mourir, on n’a plus de raison de pleurer. »

Sur la scène, les mots de Nelly Arcan s’incarnent dans sept personnalités, sept Furies, enfermées dans sept chambres : funeste maison de poupées. La musique d’Alexander MacSween, magnétisante, porte leurs chants. Seule l’une des femmes est libre d’errer d’une à l’autre, jouant tantôt l’homme, tantôt la sœur ou le reflet.

Au-delà du mal-être et de l’oppression, c’est la sublime poésie du texte qui s’exprime dans le jeu de Sophie Cadieux (l’instigatrice du projet), de Christine Beaulieu, de Julie Le Breton, de Johanne Haberlin, d’Evelyne de la Chenelière, de Larissa Corriveau et d’Anne Thériault. Manifestement, chacune s’est investie dans la création du spectacle, qui remue même le lecteur familier avec la parole de l’écrivaine.

Sororité et expérience de vie

Une discussion avec les artistes suivait la pièce. Marie Brassard et les actrices ont généreusement répondu aux questions et raconté leur processus de création, « une expérience de vie ».

Le travail de la metteure en scène s’est fait en synergie avec toute l’équipe – les sept actrices; le dramaturge Daniel Canty et le scénographe Antonin Sorel; le musicien Alexander MacSween. Chacune des personnalités créatrices a exploré ses affinités avec l’œuvre de Nelly Arcan. S’est ainsi développé un terrain imaginaire commun, bien que chacune ait travaillé en bonne partie séparément, dans sa « chambre ».

C’est le personnage d’Anne Thériault qui fait le lien entre les différentes figures, et à qui il est permis de voyager entre les chambres : elle est le « chant perdu », le « spectre » qui traverse le spectacle. Elle réconforte, aide ou provoque, adjuvant de l’expression des autres.

« La compréhension profonde de la matière à exprimer » par chacune des artistes, explique Marie Brassard, fait que « le corps s’organise » et que des mots, des chants, naît la chorégraphie. La performance est issue de la volonté de soutenir la parole de l’autrice plutôt que de la vivre sur scène; de faire résonner les mots plutôt que de jouer la douleur.

De Nelly Arcan, les gens connaissent l’image, le personnage public, s’empêchant d’aller vers le texte et de plonger dans l’œuvre. Par La fureur de ce que je pense, on ramène l’objectif sur le texte, sur la personne intérieure de l’écrivaine.

Ce respect de la parole de l’écrivaine a créé une « sororité », dit Julie Le Breton : si dans l’œuvre d’Arcan les femmes se jugent durement entre elles, les actrices ont quant à elles développé solidarité, tendresse, entraide, chaleur.

Comme Marie Brassard le remarque, la parole de Nelly Arcan est résolument féministe : l’autrice dénonce ce cadre social qui impose une image inaccessible, à laquelle la femme doit aspirer. Des femmes vont jusqu’à s’empêcher de vivre, se jugeant indignes si elles ne correspondent pas à cet idéal, se désole la metteure en scène. Lueur d’espoir, le discours féministe actuel ouvre la voie à d’autres possibles, à d’autres façons d’être au monde.