<em>Just In</em> : Trudeau-maniaque | 14 septembre 2018 | Article par Émile Vigneault

Crédit photo: Cath Langlois photographe - infographe

Just In : Trudeau-maniaque

Sous la multitude grotesque des unifoliés s’éveille un Justin Trudeau encore éméché de sa victoire électorale de la veille. Toujours étourdi par les excès de cocaïne et d’alcool, il tente de se remettre sur pieds pour affronter sa première journée à la tête d’un Canada dont l’unique fantasme est de prendre la pose pour un égoportrait avec son caricatural premier ministre.

Étourdissement

D’emblée, nous sommes projetés par Lucien Ratio, interprète et auteure de ce monologue endiablé qu’est Just In, dans une virulente satire politique qui n’est pas sans rappeler, par sa gouaille, la série des Elvis Gratton du regretté Pierre Falardeau. La première pièce de la saison au théâtre Premier Acte, parodie mordante d’un monde politique obsédé, comme Narcisse par l’image qu’il se renvoie à lui-même à travers la trivialité entretenue de sa population, nous bombarde avec une étourdissante exubérance des frasques tragi-comiques de ce leader fédéral de fiction, abuseur et abusif.

C’est d’ailleurs l’étourdissement qui constitue de thème central de cette création audacieuse, un étourdissement qui va croissant et pousse la pièce à s’éloigner de plus en plus du registre de la critique sociopolitique pour plonger résolument dans ceux de la science-fiction et du conte fantastique. Car c’est cela le grand pari de Just In : faire basculer le spectateur d’une parodie réaliste des moeurs fantasmées de P.E.T. junior vers un drame surnaturel où l’on reconnaît sans peine les traits déformés de la loufoque théorie du complot des reptiliens (nos dirigeants seraient des reptiles extraterrestres) et une touche d’horreur à la H.P. Lovecraft.

Le public, promené de flashbacks en envolées fantastiques, en vient, tout comme le protagoniste, à éprouver un étrange sentiment de désorientation à travers cette oeuvre inclassable et fracassante. Cette perte de repère, pleinement assumée par la mise en scène signée Jocelyn Pelletier, témoigne de la quête impossible d’une identité fragmentée par sa constante mise en représentation. N’existant qu’à travers les images qu’elle utilise, la personne humaine en vient à ne plus être que l’optionnel corollaire de ce florilège d’images qui le publicise. L’homme réel n’est plus, alors, qu’une image moins réussie que les autres.

Une société du spectacle

Je ne peux songer à Just In sans me remémorer et conseiller vivement à nos lecteurs le livre phare de Guy Debord, La société du spectacle. Philosophe français du XXe siècle, Debord y prédit avec une remarquable acuité que l’aboutissement du capitalisme se réalise à travers sa constante mise en représentation telle qu’elle est mise en scène dans Just In. Pour Debord, « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » et « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». Une analyse qui n’est pas sans rappeler notre rapport actuel avec les Facebook, Instagram et Twitter de ce monde… Quel secteur de la société pourrait être plus emblématique de cette dérive que la sphère politique, où tout n’est que travestissement?

Lucien Ratio envoûte et survolte avec le jeu physique et très exigeant de cet opus tout en dynamisme. On peut également souligner la performance brillante de Jean-François Labbé à la conception d’éclairage et à la scénographie. Le décor, composé uniquement d’un pot pourri d’étendards Canadiens, et la virtuosité des nombreux changements lumineux, qui permettent de donner une réplique visuelle au personnage principal, sont particulièrement réussis, à la fois subtils et tonitruants. La pièce met également en valeur la musique de Millimetrik et les projections de Jean-Philippe Côté et Jérôme Huot.

Jouée à Premier Acte les 14, 15, 18, 20 et 21 septembre à 20 h et le 22 septembre à 15 h,  Just In saura vous surprendre juste avant les élections!