Les secrets d’un tableau | 23 janvier 2018 | Article par Céline Fabriès

Pascale Mathé devant La fête Dieu à Québec, Jean-Paul Lemieux, 1944, MNBAQ

Crédit photo: Céline Fabriès

Les secrets d’un tableau

Lorsqu’on visite une exposition dans un musée, comprendre un tableau qu’il soit figuratif ou abstrait peut devenir très vite une tâche ardue pour celles et ceux qui n’ont pas étudié en histoire de l’art. Monmontcalm s’est entretenu avec Pascale Mathé, historienne de l’art spécialisée dans la peinture, afin d’éclaircir les mystères de l’art.

L’art figuratif et l’art abstrait ont chacun leurs règles. Les deux ne se lisent pas de la même façon et des subtilités existent. Commençons avec un tableau figuratif. À première vue, cela peut paraître facile, un paysage, des personnages. Mais il y a souvent un sens beaucoup plus profond lorsqu’on regarde en détail un tableau. « Du moyen-âge au 19e siècle, c’est vraiment important de tout regarder. À partir du 19e siècle, les peintres vont beaucoup simplifier les choses », souligne Pascale Mathé.

« Un tableau n’est pas peint au hasard. Le peintre a étudié dans le moindre détail et réalisé de nombreuses esquisses avant d’arriver au travail final », explique l’historienne.

Pour comprendre le véritable sens du tableau et les positions de l’artiste, face à la religion par exemple, Pascale Mathé prend comme image un oignon. « On dépiaute un tableau un peu comme un oignon couche sur couche et là ça nous permet de comprendre ce que le peintre a voulu nous montrer. »

Selon madame Mathé, un tableau, c’est comme un livre, ça se lit de la gauche vers la droite. On commence donc par regarder le tableau d’une manière générale, puis la description : les personnages, les vêtements, le décor, le mouvement, les actions. Ensuite, on observe les couleurs, si elles sont chaudes ou froides, la lumière, d’où elle vient, et enfin la construction géométrique en traçant des lignes.

Pour la dernière étape, certains tableaux n’ont pas qu’une seule ligne médiane horizontale. Dans le tableau Vent de mer, le peintre, Jean-Paul Lemieux a utilisé la technique du nombre d’or. « C’est un nombre que tout le monde a dans l’oeil. C’est le nombre de l’équilibre et de la beauté universelle. Quand il y a une ligne droite, on divise en trois parties, 2/3, 1/3. Cette ligne sert aux artistes pour mettre un objet ou une action en valeur », mentionne Pascale Mathé.

L’historienne conseille également de contempler de biais un tableau représentant un paysage. « Lorsqu’on se met de biais, on aperçoit les vibrations dans le paysage, ce n’est pas lisse. »

Analyse d’un tableau figuratif du 16e siècle


©Le prêteur et sa femme de Quentin Metsys, 1514, Musée du Louvre

 

Le prêteur et sa femme de Quentin Metsys, donne l’impression de se trouver devant une scène de la vie quotidienne, mais en regardant les détails du tableau, on voit les références de l’époque. (Voir deux photos dans la galerie en bas de l’article)

« La balance par exemple fait référence au jugement dernier, cet objet n’est pas là pour rien. Il est très important au niveau de la symbolique, la femme se détourne de son livre saint pour regarder son mari qui fait quelque chose de très mercantile », analyse madame Mathé.

« À l’arrière, la bougie est éteinte, ce qui signifie l’absence de dieu. On est dans un local fermé. Pour ouvrir vers l’extérieur, à l’arrière on aperçoit deux femmes qui discutent. À l’avant sur le comptoir, on aperçoit un miroir dans lequel on voit un client et le paysage à l’extérieur de la boutique. Le miroir est bombé, la fenêtre est déformée, et on aperçoit la forme de la croix et le client. »

« Ce n’est pas juste un banquier en train de peser son or et sa femme qui le regarde. Il y a des références qui nous indiquent que cette scène de la vie quotidienne est en réalité une scène religieuse. Au 16e siècle,  il est important de se détourner des acquisitions, des biens temporels, pour préserver son âme. Les couleurs sont chaudes, la lumière vient de la gauche et éclaire les personnes en biais. Le visage du mari est dans l’ombre, il aime les biens terrestres alors que celui de la femme est éclairé, elle est idéalisée », poursuit Pascale Mathé.

« Pour la composition, on part des axes médians verticaux et horizontaux, on subdivise les rectangles, puis on trace les diagonales, les deux personnages sont penchés l’un vers l’autre », conclut l’historienne de l’art.

La lecture d’un tableau abstrait

Contrairement à l’art figuratif, l’art abstrait ne raconte rien. Il existe deux sortes de tableaux abstraits. La construction émotionnelle, comme le tableau, Poussière de lumière de Jean-Paul Riopelle. « On est plus dans le domaine de l’émotion. Le tableau parle à notre imaginaire, à nos sensations, fait valoir Pascale Mathé. C’est subjectif, chacun peut voir une signification différente dans le tableau. On centralise le regard puis on élargit le champ de vision. »

Et la construction intellectuelle avec des formes géométriques comme Jaune de Fernand Leduc. « On est en abstraction pure qui ne raconte rien, ce sont des formes géométriques qui vont plus toucher au niveau intellectuel. Si vous aimez les math, l’équilibre, la netteté des formes, ça va être pour vous », relate l’historienne en art.

L’art contemporain

Jusqu’au début du 20e siècle, le spectateur est juste « un voyeur », il est « passif », mais à partir des années 60, l’art a vu apparaître une explosion des tendances et des langages et le spectateur est devenu « un acteur ». « Il faut être ouvert, c’est le concept l’oeuvre d’art », explique Pascale Mathé.

« L’art actuel correspond à la société dans laquelle on vit. Une société éclatée, tout se passe rapidement, on n’a pas de feed-back par rapport aux oeuvres du passé. C’est déstabilisant pour le spectateur. Les artistes utilisent toute sorte de matériaux. Il faut garder un esprit critique. »

Cependant, que l’on soit en 2018 ou en 1514, on peut utiliser les mêmes techniques pour comprendre le sens d’un tableau d’art figuratif. Pascale Mathé donne une série de conférences, Apprendre à lire une peinture, au Musée national des beaux-arts du Québec. Le MNBAQ prête également des tablettes numériques pour en apprendre davantage lors de la visite d’une exposition.