Près de chez vous : Romain, musicien de rue | 21 novembre 2018 | Article par Laurence Déry

Crédit photo: Laurence Déry

Près de chez vous : Romain, musicien de rue

Près de chez vous, dans le quartier Montcalm, habitent des gens ordinaires dont la vie ne l’est pas toujours. Vous avez peut-être vu ou entendu sur l’avenue Cartier. Romain, prof d’histoire à la retraite, grand faiseur de trames sonores du quotidien. Depuis près de cinq ans, il interprète avec cœur des chansons du folklore franco-québécois, s’inspirant à l’occasion des cahiers de la bonne chanson de l’abbé Gadbois.

Je regardais une vitrine coin Aberdeen. C’était un jeudi de septembre. Le soleil était éclatant, l’air frais et léger. La voix m’est venue comme les feuilles qui tourbillonnent.

A winter’s day                                                                                                                                                    In a deep and dark December
I am alone

Simon & Garfunkel’s Greatest Hits (dos de la pochette)
Crédit photo: Laurence Déry

J’ai d’abord cru que c’était un haut-parleur. Puis je l’ai vu, avec sa guitare, sans amplificateur, à ma gauche. Un grand monsieur avec une chemise blanche et un chapeau rappelant celui du chapelier de Lewis Carroll. « I Am A Rock ». J’ai peu souvent entendu des musiciens de rue interpréter Simon & Garfunkel. J’ai toujours préféré le duo folk rock américain aux Beatles, bien que j’adore les Beatles.

Une poignée de main, me voilà discutant musique avec Romain, troubadour des temps modernes. Il cherche dans son sac le bon harmonica, offre à mon garçon, qui est bien installé dans sa poussette, « Salut les amoureux » de Joe Dassin. On chante ensemble, les passants nous sourient.

Les chiens aussi aiment la musique

Romain habite le quartier depuis 1990, mais fréquente l’avenue Cartier depuis 1978. Il a connu Tintin Burger et le bar La Grande Hermine, surnommé par certains La Grande Vermine, qui avaient pignon sur rue. Il se souvient de l’arrivée du Café Krieghoff, dans le local occupé aujourd’hui par Subway. Le Krieghoff offrait des espressos, ce qui était à l’époque, à Québec, peu commun.

En 1984, l’année des Grands Voiliers, il a assisté à la revitalisation de l’avenue Cartier. Certains pourraient penser que l’avenue Cartier est sans âme. Pour Romain, elle est toute autre. Cartier, c’est chez lui. Il connaît bien des gens, échange des sourires et hochements de tête, sans toujours replacer ce visage, qu’il a vu et revu sans doute, au fil des jours. Il me parle du sentiment d’appartenance, d’une communauté, à mi-chemin entre la richesse et la misère, car la misère n’est jamais bien loin, même dans Montcalm. Vous pourrez l’entendre chanter « Les Bourgeois » de Jacques Brel, ce qui, avouons-le, porte à sourire lorsque le va-et-vient sur l’avenue, donne parfois, comme dit Romain, des airs de parade.

Observateur privilégié de la rue comme espace social, il connaît ses personnages, joue pour des travailleurs en break, des enfants fascinés qui n’osent s’approcher. Romain aime bien faire danser les plus petits en jouant « La Bamba ». Des habitués s’assoient par terre pour l’écouter parce qu’il n’y a pas de banc. Une vieille dame le remercie d’avoir joué « Tous les garçons et les filles » de Françoise Hardy. Un gars dépose une pièce pour une vieille toune de Syd Barrett. Une vendeuse de Pinoche lui apporte un cornet de bonbons et un cinq dollars, gracieuseté du patron. On le remercie d’enjoliver la rue, on lui raconte des morceaux de vie brisée. On tire sur la laisse des chiens qui se sont assis pour l’écouter.

Moi mes souliers ont beaucoup voyagé

Pochette intérieure de Sgt Peppers Lonely Hearts Club Band (The Beatles)
Crédit photo: Laurence Déry

Romain est né à Rome de parents québécois. Il a vécu à Athènes, à Hull (Gatineau), à La Haye, à Marseille et à Paris. Sa grand-mère lui a offert ado une guitare électrique. Il a découvert les Beatles. Enfant, il avait la coupe de cheveux sans le savoir. Première expérience de chant dans le métro parisien avec sa petite sœur.

En 1984, il jouait sur le Tortillard du Saint-Laurent. Une femme venait souvent l’entendre jouer « Tchi Tchi » de Tino Rossi, pleurant à chaque fois. Haute comme trois pommes, j’ai fait voyage cette même année sur ce train à l’allure futuriste, qui n’a opéré que deux ans. Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, m’avait dit Romain, citant Éluard à notre première rencontre.

En 1987, Romain jouait sur un bateau d’excursion pour Pointe-au-Pic et Tadoussac. Il a écrit des pièces de théâtre, dont une dizaine ont été jouées. Il a été comédien amateur, aimait bien le groupe Beausoleil Broussard. Il jouait un peu de violon et de mandoline.

Vinyle de Félix Leclerc

Romain chante en breton et participe aux douze heures du chant traditionnel, qui a lieu chaque année à la Maison Chevalier. Il aimerait bien jouer dans des foyers de personnes âgées et chanter en duo pour travailler des harmonies, son plus grand plaisir étant de chanter avec d’autres. Mais surtout, il me parle de la gentillesse des gens. Il remercie passants et commerçants, qui l’encouragent avec quelques pièces, un billet ou de grands sourires.

Merci surtout à toi Romain, pour ces chansons que tu sèmes au vent, entre l’asphalte, les rumeurs de la ville et les courses du dimanche. Ces chansons qui résonnent dans le cœur des gens, à l’improviste, sans que tu le saches toujours, et qui nous viennent comme un vieil ami que l’on n’attendait plus.

En rafale

Chansons les plus appréciées sur Cartier?

  • « Amsterdam » (Jacques Brel), « Emmenez-moi » (Charles Aznavour), « Le p’tit bonheur » (Félix Leclerc), « Blowin’ in The Wind » (Bob Dylan) et du Georges Brassens

Le meilleur moment pour jouer?

  • Le samedi matin, car c’est plus calme. Les gens m’entendent mieux chanter et viennent beaucoup me voir pour me parler.

La chanson que tu joues souvent pour commencer ton set?

  • « Le déserteur » (Boris Vian)

Une ville où tu aimerais jouer?

  • J’aimerais jouer « La complainte de la butte » (Jean Renoir) en haut de la rue Saint-Vincent, à Paris.

Un album à écouter absolument?

  • Mona Bone Jakon de Cat Stevens. Puis Wednesday Morning, 3 A.M. de Simon & Garfunkel. Les Cailloux, qui faisaient du folklore dans les années 1960, sont aussi à découvrir.

Tu joues dans la rue et on annonce qu’une météorite heurtera la terre dans les prochaines minutes. Quelle chanson choisis-tu pour accompagner les derniers instants de l’humanité?

  • « L’auvergnat », de Georges Brassens

Pour rejoindre Romain : borisvian59@hotmail.fr