L’histoire unique de Nikolina et de la Galerie uNo | 14 mai 2019 | Article par Suzie Genest

Crédit photo: Brigitte Boudreault

L’histoire unique de Nikolina et de la Galerie uNo

À la fin 2018, la Galerie uNo, à l’étage du Café Castelo sur l’avenue Cartier, soulignait son cinquième anniversaire. Une réussite pour un espace de diffusion en arts visuels; un exploit quand on connaît l’histoire de sa fondatrice, la galeriste, artiste et entrepreneure Nikolina Okuka.

De Sarajevo à Québec

Enfant à Sarajevo, Nikolina était douée pour l’art et gagnait des concours de dessin. Une « tante » – la mère adoptive de son père – lui payait des cours en cachette. La guerre, qui a éclaté en 1992, a interrompu son baccalauréat en génie. En 1994, Nikolina et son conjoint ont laissé derrière eux leur maison et leur entreprise de torréfaction pour partir vers Belgrade, sur le dernier vol civil. Tandis qu’ils vivaient chez la tante de Nikolina, faisant les démarches pour venir s’installer au Canada, elle est tombée enceinte de leur fille; lui devait se cacher pour éviter la conscription.

En août 1994, le couple a pris le chemin du Canada. C’est dans l’avion de Vienne vers Toronto qu’ils ont appris que leur destination finale, Québec, était une ville francophone. Et une fois sur place, il fallait s’acclimater à l’hiver : celui de 1994 a fait descendre le mercure dans les -40 degrés Celsius…

Un café « dans un coin perdu de Limoilou »

Alors qu’ils complétaient leur francisation en 1995, Nikolina et son conjoint se sont inscrits à un programme de soutien destiné à encourager l’entrepreneurship chez les jeunes adultes. Parmi quelque 300 participants, une dizaine sont passés à l’étape suivante : une entrevue, en français… Le projet du couple a été l’un des trois à obtenir une lettre de garantie du gouvernement pour les démarches de financement, qui devaient être bouclées en un mois. Ils possédaient une maison, une entreprise, des équipements – mais à Sarajevo…  Le trentième jour, in extremis, ils ont convaincu une institution financière : la Caisse de Saint-Albert-le-Grand à Limoilou. Ils ont ouvert leur premier café au 2955 de la 1re Avenue.

Les 30 000 $ obtenus ne couvrant pas l’achat d’équipement de torréfaction au Québec, le couple a pu récupérer celui laissé à Sarajevo. Une histoire peu banale de bateau, de douanes et de synchronicité qui mériterait son propre article… Ceux à qui on avait dit qu’ils ne « tofferaient pas dans un coin perdu de Limoilou » sont parvenus, envers et contre tout, à lancer leur entreprise de torréfaction à Québec, ouvrir des cafés sur Cartier et sur Maguire. Ils ont créé une centaine d’emplois et aidé d’autres personnes à ouvrir leur commerce.

Anja Okuka
Crédit photo: Katia Curdeau

Certains clients, dit Nikolina, leur sont fidèles depuis 23 ans. Ils ont vu les enfants du couple grandir, leur fille Anja apprendre à faire du vélo sous leurs yeux. Aujourd’hui, cette dernière a joint l’entreprise et gagné ses propres galons, comme directrice du développement des affaires. L’an dernier, elle a été nommée Jeune personnalité d’affaires 2018 et a reçu le prix Coup de coeur Banque Nationale au Gala Jeune personnalité d’affaires organisé par la Jeune Chambre de commerce de Québec.

Indestructible comme la pierre

Durant les années mouvementées d’immigration et de démarrage d’entreprise, Nikolina avait mis son art en veille. Elle a repris les pinceaux en 2002, après être entrée dans un Omer de Serres sur un coup de tête, suivant la naissance de son fils. Ses premières toiles avaient les couleurs de la catharsis :

« Pendant un an et demi ou deux ans, je prenais des toiles blanches et je les peignais en noir, ensuite je commençais à aller chercher de la lumière. »

L’artiste s’est aussi mise à y intégrer des pierres, qu’elle affectionne et accumule depuis toujours. Les propriétés des minéraux ne sont pas sans rappeler son propre parcours :

« On ne peut pas les détruire, on les utilise pour filtrer, pour réparer, pour nettoyer les dégâts… »

Galerie uNo

En 2007, Nikolina et son conjoint ont acheté l’édifice où se trouvait le Café Castelo sur Cartier, qu’ils ont agrandi. Nikolina a commencé à accrocher des œuvres dans le café et constaté que les clients, ayant le temps de les regarder, s’y intéressaient, les appréciaient, même en achetaient. Après une brève période de location d’hébergement touristique au-dessus du café, elle y a aménagé une galerie, pour favoriser la découverte de l’art, d’artistes et de pratiques moins connues.

D’autres amoureuses de l’art au destin particulier, dont Danielle Chapleau, se sont impliquées à la Galerie. Ni commerciale ni locative, celle-ci se donne pour mission de démocratiser l’art, de le rapprocher des gens. Elle fait une belle place aux femmes, aux artistes d’ailleurs, aux matières organiques, aux pratiques moins souvent mises en en lumière. Pour Nikolina, c’est plus précieux que la réussite financière.

 « Mon succès, je ne le mesure pas nécessairement avec l’argent. […] Il n’y a aucune entreprise, aucun dirigeant au monde qui va aller s’installer dans une ville où il n’y a pas de vie culturelle. Chaque fois que je vais à un endroit que je ne connais pas, je vais aller au musée pour en connaître l’histoire, je vais visiter les galeries pour en saisir l’âme… Quand je visite une entreprise et que je vois au mur des œuvres d’art, mon opinion change. […] L’art m’a sauvée; sans l’art, je ne serais pas ici aujourd’hui, avec cette tête-là. »

Galerie uNo
809 avenue Cartier
418-524-1781

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