887 – Il était une fois le Québec

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CRITIQUE / C’est l’histoire d’un trou de mémoire géant, d’un fossé entre deux hémisphères, d’un trauma collectif. C’est aussi l’histoire d’un bloc appartement, celui où a grandi Robert Lepage, dans le quartier Montcalm. C’est surtout l’histoire du Québec et de son peuple : « Mon bloc, c’est le Québec! »

La pièce s’articule en plusieurs tableaux finement découpés représentant des moments marquants de l’enfance de Lepage. Œuvre solo, la scène sur laquelle prennent place ses histoires ne sera pourtant jamais trop grande. On le sent en totale maîtrise de l’espace. L’élément central du décor est un immense bloc appartement qui, semblable à une maison de poupée animée, s’ouvre pour créer un espace de cuisine moderne, un restaurant vintage, ou encore l’intérieur chaud et emboucané du taxi paternel.À travers cette allégorie tout intimiste, Lepage donne vie aux personnages et événements (réels ou fictifs) de son passé en usant de toute sorte de stratagèmes : appel téléphonique, modèles réduits, ombres chinoises, voiture télécommandée, marionnette de poche, mini caméra, etc. Lepage est une véritable boîte à surprise.Au gré du décor qui se construit et se déconstruit, nous suivons avec intérêt, mais aussi avec un certain amusement, les anecdotes familiales de Lepage qui nous rappellent que le peuple est un corps politique et qu’il est sain pour lui de se souvenir, non seulement dans sa tête, mais aussi dans son cœur. C’est l’Alzheimer collectif dont nous souffrons actuellement qui nous fait oublier des pans entiers de notre histoire.Chacun des mots du « Speak white » déclamé par Lepage résonne encore très fort en moi. Sa saisissante prestation m’a notamment rappelé le pouvoir thérapeutique des mots, l’absolue nécessité de ne pas tout accepter, mais aussi le droit de se sentir outré et de l’exprimer haut et fort, voire de le crier. Les événements non réglés de notre passé cesseront de cogner à la porte de notre présent lorsque nous accepterons de les entendre. Pour paraphraser Lepage, il faut se souvenir pour que les bombes puissent sortir de nos têtes.Le peuple québécois n’est-il pas tanné de faire comme si rien de fâcheux ne lui était jamais arrivé? Comme si nous n’avions jamais été dénigrés, maltraités ? Rafraichissons-nous un peu la mémoire, assumons notre passé et projetons-nous dans un avenir en sachant qui nous sommes et d’où nous venons.Texte, mise en scène et interprétation de Robert Lepage. Une production d’Ex Machina, coproduite par le Théâtre du Trident. 887 est à l’affiche jusqu’au 8 octobre.

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