Quills – Le pouvoir mortel des mots

Quills

La pièce Quills mise en scène par Jean-Pierre Cloutier et Robert Lepage, qui en est déjà à sa dernière journée de représentation samedi au Théâtre du Trident, aura fait couler beaucoup d’encre dans les médias de Québec. Je saisis donc cette ultime occasion pour vous  partager mon appréciation de l’œuvre tant celle-ci a su me faire vivre une expérience hors du commun.

Un mot d’abord sur le titre « Quills » qui signifie, en anglais, la plume utilisée à des fins d’écriture. Il s’agit du titre original de la pièce écrite par Doug Wright en 1995. Le mot est phonétiquement similaire au verbe conjugué anglais « kills », littéralement « tue ». On y voit donc une association entre la plume et l’action de tuer, symbolisant le pouvoir mortel qu’ont parfois les mots.  La traduction française du titre du film inspiré de la pièce sera justement Quills, la plume et le sang (2000).

Synopsis

Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade (Robert Lepage, magistral), est emprisonné à l’asile de Charenton que dirige  l’Abbé du Coulmier (Jean-Pierre Cloutier, authentique et poignant dans son personnage tourmenté). Cherchant à diffuser ses écrits, il use de toutes sortes de stratagèmes au centre desquels se retrouve Madeleine (Mary-Lee Picknell, audacieuse et brillante), la jeune lingère du couvent fascinée par l’homme excentrique, tout en étant attirée par l’Abbé qui refoule son amour pour elle. Les méthodes de l’abbé étant jugées trop « douces », le pathétique docteur Royer-Collard (Jean-Sébastien Ouellette, toujours aussi éloquent et généreux) est envoyé à l’asile pour tenter de « soigner » le marquis, qui se verra, petit à petit, privé de ses moyens d’expression.

Un art sans compromis

Sans compromis, la pièce ne prend aucun détour pour nous présenter des scènes crues qui défient les limites même du théâtre. En effet, pour des raisons de « décence », l’art théâtral ne peut que difficilement accueillir la nudité comme le fait le cinéma. Mais ce seuil de tolérance, différent pour les deux médiums, Quills le franchit avec brio.Au-delà de l’histoire, de la mise en scène et du jeu des comédiens, il y a la performance, et en premier lieu celle d’un artiste multidisciplinaire (Lepage) qui en maîtrise les rythmes, les gestes, le temps, l’espace, bref les multiples paramètres de son expression.Car il s’agit bel et bien d’art-performances auxquelles nous assistons. C’est le constat auquel j’en suis arrivée après coup, quand j’ai compris que ce qui s’était déroulé devant mes yeux m’avait fait oublier mon corps, et que je m’étais sentie partie prenante d’un rituel artistique des plus exaltants.Les textes, les costumes, la scénographie, les changements de décor, tout semble avoir été savamment réfléchi et étudié. Le rendu chirurgical de la pièce mérite qu’on s’attarde à chacun de ses détails : des jeux de miroirs qui dédoublent les personnages, voir les triplent, à l’apparition d’un souvenir derrière un mur soudainement transparent, d’un ourlet décousu au bas d’une cape au revêtement calculé du plancher, du scintillement des objets dans la quasi-pénombre d’un changement de décor à la crinoline boueuse d’une femme méprisée, tout concourt à capter notre attention à tout moment, tel un kaléidoscope aux mille reflets.

Les limites de l’art

Entourée de silences prudents, d’anathèmes et de procès pour outrage aux bonnes mœurs, l’œuvre de Sade ne fut guère reconnue avant Apollinaire et les surréalistes (dont Breton). Revendiquant une liberté absolue face à la contrainte sociale, à la fois morale, religieuse et langagière, la pièce nous amène à nous poser des questions fondamentales sur la responsabilité de l’artiste face aux répercussions de son œuvre, celle qui accompagne la liberté de créer, mais aussi sur « la définition même de la morale, dont les repères ne sont pas aussi immuables qu’on le croit souvent ».Une coproduction d’Ex Machina et Théâtre du Trident.Quills, une expérience artistique à vivre!

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