Froid, la pièce dont vous ne sortirez pas indemnes

 Froid_Dayne_Simard_Olivier_Arteau

Une ruelle en fin d’après-midi, dans un patelin calme empreint de nature, de nombreuses canettes de bière, des pas lourds, des regards de plomb, une musique angoissante; telle est la table mise de cette entrée de jeu dans la pièce, Froid, présentée en ce moment à Premier Acte.

« On est en danger, il faut qu’on réagisse, peut-être même d’une façon violente ». À proximité d’un jeune leader d’extrême droite, deux adolescents font leur chemin vers un nazisme actualisé, incubé au creux du ventre,  et un radicalisme impardonnable.Comme autant de battements d’ailes, nous voltigeons entre racisme, intolérance, peur de l’autre, complot et haine, qui créent en nous une panique à laquelle nous avons, par instants, envie de mettre fin.La mise en scène, simple, mais extrêmement efficace, nous permet de constater à quel point les graines  de la douleur, des sévices, du mal-être, de l’abandon, du manque d’amour, et des préjugés, semées tout au long de l’existence parfois d’une manière transgénérationnelle, peuvent mener ô combien plus loin que nous le supposions.Les quatre comédiens nous offrent une prestation extraordinaire d’une sincérité et d’une crédibilité saisissantes. Leurs personnages, encarcanés dans leurs propres codes et modes de communication dont la violence, dédaigneuse, inouïe, est banalisée au plus haut point, s’enlisent petit à petit vers un destin qui les dépassera tous, sans résipiscence.David Bouchard incarne un être si assumé, agressif, ordurier, blessant, d’un charisme si absolu que j’en suis venue à comprendre que le discours importe moins que l’attitude lorsqu’il est temps de convaincre, de recruter, de former à la haine, même poussée à l’extrême, au paroxysme de la noirceur de l’âme humaine. L’influence sans remise en doute qu’il exerce sur les autres personnages est si totale que nous réalisons que la légitimité de ses propos peut devenir évidente à qui n’a pas d’esprit critique.Olivier Arteau joue une victime parfaite, prise au piège, séquestrée en plein air à quelques pas de chez lui. Et toute la bonne volonté et la raison qu’il insuffle se trouvent muselées, dépossédées, anéanties. Devant les affres qu’il subit, le cœur nous serre. Jusqu’au dernier instant, nous nourrissons l’espérance du beau l’emportant sur le vil, sur la putréfaction, en vain.Dayne Simard, campe avec justesse un Ismael naïf et dépassé que nous avons envie de secouer. Et Ariane Bellavance-Fafard, convaincante, est remarquable dans son rôle de jeune femme déstabilisée, crédule, guidée par son propre ressentiment intérieur et son désir de plaire.Alexander Peganov a su extorquer toute la puissance des propos et les transmuer en chorégraphies de combats si réalistes qu’à plusieurs reprises, j’ai eu envie de me lever pour m’interposer.La tension, à couper au couteau, la dégénérescence qui sabotent à grands coups de hache toutes nos convictions d’une fin heureuse laissent place à l’accablement.  Et un instant de malaise témoigne de la stupéfaction générale  qui précède des applaudissements mitigés. Arme à deux tranchants, cette pièce émeut les âmes inoffensives, mais peut aussi, à mon avis, animer et nourrir les esprits  tordus. Elle demeure néanmoins l’une des meilleures pièces à laquelle j’ai eu l’honneur d’assister cette année.Froid, mise en scène par Olivier Lépine, présentée au théâtre Premier Acte jusqu’au 4 mars, est une pièce pertinente et nécessaire qui s’inscrit parfaitement dans nos questionnements actuels sur le racisme, l’intolérance, la fermeture et la violence qui sévirent récemment à Québec.

Soutenez votre média

hearts

Contribuez à notre développement à titre d'abonné.e et obtenez des privilèges.

hearts
Soutenir