Blackbird : Nevermore | 21 février 2019 | Article par Émile Vigneault

Gabrielle Ferron et Réjean Vallée dans la pièce Blackbird.

Crédit photo: Cath Langlois Photographe

Blackbird : Nevermore

Voilà une œuvre qui ne laissera personne indifférent!

Blackbird, c’est la confrontation d’une jeune femme traumatisée avec l’homme qui l’a dépucelée à l’âge de douze ans. Il a purgé sa peine de prison pour pédophilie, puis refait sa vie, changé de nom. Elle le retrouve. Un soir, elle se fait introduire sur son lieu de travail, il est seul; la pièce commence.

Una, interprétée par Gabrielle Ferron avec brio, cherche à revoir celui qui l’a agressée quinze ans plus tôt pour clarifier cet événement charnière de son passé; pour, aussi, voir ce monstre en face. Or, malgré des efforts, ce monstre, cette construction forgée par des années de thérapie, refuse d’apparaître. Celui qui apparaît, c’est Ray, solidement campé par Réjean Vallée. Un homme médiocre sur beaucoup de plans – frustré, colérique, sans empathie – mais tout de même un homme assez banal plutôt qu’un prédateur bestial.

Ce qui frappe dans ce drame, c’est l’ambiguïté du traumatisme qui lie les deux personnages. Aucun remord n’est exprimé, aucune excuse n’est exigée, seul le poids d’un terrifiant non-dit semble propulser les deux protagonistes dans le flot de paroles qui leur permettra de mieux comprendre le cours des événements fatidiques qui les hantent. Ce non-dit, c’est ce qu’ils perçoivent tous les deux comme ayant finalement été avant tout une relation amoureuse brisée par l’incompréhension de la société plutôt que l’abus d’un pédophile.

La pièce, brillamment mise en scène par Olivier Lépine, se veut le grand ouvroir de nombreuses questions d’une actualité poignante. Qu’est-ce que l’amour? Qu’est-ce que l’abus? Quel est le sens du consentement sexuel éclairé? Quel traitement devrait-on réserver aux victimes d’abus? Aux agresseurs? Peut-on refaire sa vie après un tel traumatisme? Est-il possible de ne pas craindre la récidive? Notre morale est-elle faillible? Peut-elle faire des exceptions?

La scénographie sobre et réaliste dépeint la malpropreté d’une cafétéria miteuse, à laquelle les déchets éparpillés donnent un caractère obscène lancinant qui appuie parfaitement le propos du spectacle sous la crudité des néons, lesquels paraissent souligner tout le dénuement scabreux de la situation.

Le texte cru et équivoque, signé David Harrower et traduit de l’anglais par Zabou Breitman et Léa Drucker, amène subtilement le spectateur aux lignes de rupture des codes éthiques qui nous habitent.

Pourtant, le constat est simple : un adulte ne devrait pas succomber aux avances d’une fillette, aussi insistante soit-elle. Le contraire est un intense manque de jugement et une atteinte profonde à l’intégrité de la personne, et doit être considéré comme une perversion.

Seulement, voilà : l’horrifiante perspective de leur déchéance mutuelle, de leur honte et de leur manque de confiance en eux réunissent à nouveau nos deux personnages, quinze ans plus tard, dans une attirance aussi malsaine qu’irrépressible. Aucun d’eux ne s’est remis complètement du drame; cela les lie, d’une façon pathétique mais réelle.

Blackbird, c’est l’ombre noire de ce grand oiseau qui les surplombe sans trêve : la culpabilité d’avoir pris du plaisir à une relation qui a gâché complètement leurs deux vies. « Nevermore », chantait cruellement le corbeau d’Edgar Allan Poe…

Blackbird est présenté à Premier Acte jusqu’au 23 février.

Comme le rappelle judicieusement le programme du spectacle, n’hésitez pas à appeler l’organisme Viol-Secours si vous ressentez le besoin de parler avec une intervenante de confiance à propos d’un abus sexuel : 418-522-2120