No country for Foreman | 19 avril 2019 | Article par Émile Vigneault

Crédit photo: David Mendoza Helaine

No country for Foreman

Mis en scène par Marie-Hélène Gendreau et Olivier Arteau avec la compagnie Mon père est mort au théâtre Périscope, à voir jusqu’au 4 mai, Foreman est une pièce abordant de front et avec brio le sujet de la masculinité.

Qu’est-ce qu’être un homme dans notre société? Pour les spécialistes, le genre et ses attributs sont une pure construction sociale, héritée de millénaires de patriarcat et de dogmes, un rideau de fumée en somme. Un rideau tout de même ressenti intensément dans toutes les sphères de nos vies, et qui se révèle bien souvent très difficile à écarter. Qui n’a jamais insisté pour soulever seul une lourde charge, ou retenu les larmes qui pourtant lui brûlaient les yeux?

L’homme de l’occident profond, c’est celui qui ne souffre pas et n’est pas attendri. Sa rigidité est une vertu cultivée jusqu’à le faire ressembler à une branche inerte en compétition constante pour un peu de lumière, que le feuillage d’une comparse féminine « ornemente et nourrit »; un modèle comportemental qui s’effondre de plus en plus après nous avoir mené aux excès d’un capitalisme mortifère… Un changement de paradigme s’opère, mais il est loin d’avoir pénétré tous les milieux.

Suivant un événement malheureux, une gang de gars choisit de se réunir dans les bois pour vivre son deuil en grand. Travailleurs d’usine ou de chantier, ils peinent à s’extraire des conventions qui régissent dans leur vie de tous les jours l’affirmation de leur virilité pour se laisser exprimer leurs émotions en ce moment exceptionnel. La pièce met en lumière l’ensemble complexe de stratégies déployées par les hommes pour finalement se transmettre leur affection, leur désarroi et leur besoin d’aimer et d’être aimé « sans que ça paraisse », à travers toutes sortes de gestes et de mots anodins, souvent empreints d’une rudesse de pacotille, vulgarité de façade qui ne trompe personne et rend leur détresse mal voilée d’autant plus poignante qu’elle se dérobe avec une maladresse encore pleine d’enfance, naïve dans sa bravache.

Le texte, écrit avec humour, réalisme et sensibilité par Charles Fournier, met en lumière la violence ordinaire de la masculinité toxique. On songe avec émotion en voyant cette oeuvre au film La bête lumineuse, de Pierre Perrault, et la touchante déclaration d’amour de Stéphane à son ami Bernard qui refuse complètement de recevoir cette affection. Dans cette oeuvre comme dans Foreman, on entretient l’attente, attente qui touche dans son prosaïsme rustaud à une quête du sacré autrement plus signifiante.

La mise en scène, à la fois hyperréaliste et pleine d’imagination, rend justice au bagou indéniable de cette création. Les acteurs, Vincent Roy, Charles Fournier, Steven-Lee Potvin, Pierre-Luc Desilets et Miguel Fontaine, sont tous excellents et pleins de justesse dans leur interprétation à la fois comique et touchante.

La scénographie signée Amélie Trépanier et Mélanie Robinson (aux costumes et accessoires) tire habilement parti du petit format du studio Marc-Doré. Soulignons la trouvaille astucieuse de la voiture démontable convertie en navire viking.

Seul bémol, on aurait aimé un retour un peu plus marqué de cette attachante bande de machos sur leur comportement et leur perception de leur masculinité à la fin de la pièce, pour sentir comment cette aventure les a fait cheminer dans leur mentalité… Et peut-être prononcer même ce mot si nécessaire, important et tabou et qui résume à lui seul la nécessité pour les hommes de sortir de l’isolement que leur impose la masculinité toxique en remettant en question leur rôle de mâle dans la société, en s’instruisant, en questionnant l’identité de genre homme/femme qu’ils ont intégré complètement ou presque : FÉMINISME.