La porte du non-retour de Philippe Ducros | 9 février 2019 | Article par Mélanie Trudel

La porte du non-retour de Philippe Ducros.

Crédit photo: Émilie Dumais

La porte du non-retour de Philippe Ducros

Production de la compagnie Hôtel-Motel en collaboration avec le Festival TransAmériques et en partenariat avec le Mois Multi, le parcours théâtral et photographique La porte du non–retour vous transporte dans un univers parallèle et pourtant, malheureusement, atrocement réel bien qu’inconcevable.

De la République Démocratique du Congo à l’Éthiopie, Philippe Ducros nous guide à travers son regard, ses perceptions, son analyse des conflits armés, génocides et migrations des réfugiés qui déchirent et ravagent certaines parties de ce magnifique continent qu’est l’Afrique, et cela, depuis des décennies.

Nous ressentons en marchant dans ses pas, au fil du parcours avec audioguide, toute l’étendue de ses chocs culturels et traumatiques face à cette aberration, conséquence d’actes sans cesse renouvelés, inhumains. Vous y croiserez le regard de ces femmes endimanchées de boubous lumineux malgré la crasse, aux visages dont les rides manifestent de la rudesse et du labeur de la vie.

La porte du non-retour
Crédit photo: Philippe Ducros

Celui des hommes qui travaillent avec acharnement pour une ration misérable. Celui de ces mères dont le ventre bafoué a donné, dans l’agonie, vie à la violence. Celui de ces enfants que la maladie et la famine grignotent de l’intérieur jusqu’au trépas. Dans une absolue ignorance hypocrite programmée des deux tiers du monde.

Cette expérience hautement sensorielle, autant auditive – poétique, musicale, comme une voix susurrée de la conscience – que visuelle, nourrie de mille détails, ne vous laissera pas indifférent au sort de l’envers de notre monde.

La porte du non-retour

Si, à la suite de cette expérience, nous ne comprenons pas à quel point il est important d’ouvrir nos bras, nos cœurs et nos frontières à nos frères humains, je nous annonce de but en blanc que nous sommes égocentriques, sans merci, cruels, idiots, abrutis et sans empathie, sans compassion, sans conscience.

Personne, PERSONNE, n’est à l’abri des conséquences barbaresques d’une guerre-ouragan qui détruit tout sur son passage. Il est plus que temps de sortir la tête de notre cocon ouaté. Honte à nous, honte au sacro-saint Canada, qui trempe la plume avec laquelle il signe les arrêts de mort des Africains dans un agrégat de métaux, de diamants, de sang et de pétrole.

Cette réalité, plus vraie, plus crue, plus déconcertante que tout ce que l’Occidental moyen a vu, ressenti, subi, est le témoignage d’une multitude de victimes trop vaste pour être comptée. On parle de gens comme vous et moi; de parents, d’enfants, d’amis, de collègues, de frères et sœurs – la plupart décédés ou vivotant.

Prenons le temps de regarder, de voir réellement, d’absorber, de ressentir, de comprendre. Oui, c’est difficile, mais il est de notre devoir d’en être conscients. Ceci est la déplorable et inhumaine réalité vécue par des milliards de personnes, à la seconde actuelle, à travers le monde, et nous en sommes responsables. Par nos choix de consommation, par nos habitus sans regrets, par notre appui aux compagnies et aux décideurs qui n’en ont rien à faire de la valeur de la Vie.

Serons-nous capables de « faire semblant jusqu’à ce que ce semblant redevienne notre réalité »? Qui aurait la force de vivre cette horreur au quotidien? L’instinct de survie, cet acte plus grand que nature, suffirait-il à nous préserver de la folie, du désespoir, de la fatalité, de la maladie, de la souffrance, de la mort?

Peut-on continuer de vivre, de consommer, de gaspiller lorsque notre conscience est éveillée, tourmentée, témoin de cette réalité innommable vécue par nos pairs en cet instant même où vous lisez ces lignes? Et continuer de nous leurrer dans cette quotidienneté factice, vitriolée d’apparences et de faux-semblants? Allons-nous fermer la porte à cette main tendue, à ce regard suppliant qui crie : j’ai froid, j’ai peur, j’ai mal, j’ai faim, j’ai de la peine, je suis en colère, je suis en détresse, je suis seul, je ne sais pas de quoi l’heure qui suit sera faite, je n’ai pas d’avenir, je vais mourir – et tout le monde s’en fout?

La porte du non-retour, c’est une poésie chuchotée au creux de l’âme, triturant le cœur comme autant de vers blancs. C’est la misère et la crasse, la peur au ventre, et pourtant la résilience à l’état pur. Ce parcours déambulatoire est nécessaire : ne nous voilons plus la face, ne changeons pas les postes de notre téléviseur, ne détournons pas le regard. Ce qui se passe dure depuis trop longtemps, ce qui se passe doit cesser, et c’est à nous de renverser cette mainmise sur le continent le plus riche de la planète.

Philippe Ducros
Crédit photo: Guillaume Simoneau

Bien sûr, j’aurais aimé voir une lueur d’espoir dans le discours de Philippe Ducros. Mais y a-t-il vraiment de la lumière au bout du tunnel lorsque nous sommes arrachés à notre vie, violé, battu, laissé pour mort ou abattu, lorsque nous sommes une monnaie d’échange, une terre en friche, éventrée, et que même de notre propre identité, de notre dignité, de notre vie d’avant, nous ne nous souvenons plus? La réalité des réfugiés de guerre est une longue file d’attente vers un paradis perdu.

D’une durée d’une heure, avec des départs plusieurs fois par jour, le parcours La porte du non-retour, incontournable, est offert au Théâtre Périscope jusqu’au 12 février 2019.