Le meilleur des mondes : Aldous Huxley, visionnaire? | 18 septembre 2021 | Article par Mélanie Trudel

Crédit photo: Stéphane Bourgeois

Le meilleur des mondes : Aldous Huxley, visionnaire?

C’est à l’adaptation de Guillaume Corbeil et Nancy Bernier du célèbre roman de science-fiction d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, que nous convie Le Trident en ce début, tant attendu, de la saison 2021-2022.

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L’introduction d’Anne-Marie-Olivier a soulevé un tonnerre d’applaudissements parmi les amoureux du théâtre, conquis d’avance et enthousiastes d’enfin retrouver la chaleur de la scène et une représentation en mode réel! La salle, pleine, était en liesse!

C’est donc d’un œil rassuré, constatant que le public était toujours au rendez-vous plus d’an an après l’arrêt des représentations, que je me suis lovée au creux de mon siège pour me faire raconter cette histoire des plus étranges, que je connais depuis mon adolescence et qui m’a grandement marquée.

Décor épuré monolithique, écrans géants, ambiance de gammes, j’étais bien intriguée, sachant que cette histoire se déroule en plusieurs endroits, dans le roman. Ne voyant pas d’étages ou de salles, j’ai supposé que tout se jouerait grâce aux écrans, et j’ai eu raison. Bien que les projections servent très bien le propos, dès le départ nous sommes assaillis de publicités toutes plus agressantes les unes que les autres, comme autant de mantras répétés à l’infini, jusqu’à croire que ce sont des vérités :

« En santé pour toujours, discipline, obéir, je suis l’avenir de la société, Soma-sourire!!! »

La table était mise. Et elle m’a rappelée pourquoi je ne suis plus abonnée à la télévision depuis plus de 10 ans!

Le meilleur des mondes, au Théâtre Le Trident
Le meilleur des mondes, au Théâtre Le Trident
Crédit photo: Stéphane Bourgeois

Au moment où j’ai lu le roman, jeune âme chaste d’une autre époque, je considérais le tout futuriste. L’adaptation permet de faire un parallèle entre le roman et notre société actuelle, via ses travers surtout. Et j’avoue que ça a fait mal à mon être romantique. Elle met en exergue le ridicule de notre époque surconsommatrice, excessive et pathétique : celle qui se gave de chirurgie esthétique pour ne jamais vieillir, de télévision-téléréalité, de relations éphémères de surface, de barbituriques-antidépresseurs-anxiolitiques-et-moult-pilules-focus-repos-bien-être-performance-dodo-levé-rebelotte pour tenir le coup, et se conformer. L’abrutissement de l’esprit pour suivre la masse, sans esprit critique, obtempérant à tout ce qu’on ingurgite de force par les pubs, les émissions stupides, la radio, les réseaux sociaux, de gré ou de force.

Mais sont-ce des travers s’ils nous plaisent? Si nous sommes d’accord pour les subir? S’ils font du sens pour nous? Ou du moins le croyons-nous.

Rappelant le premier épisode de Black Mirror où les humains ont un nombre de points qui fluctue au gré de leurs pensées ou de leurs agissements, les personnages de la pièce sont asservis par un nombre incalculable de conventions et de règles sociales si rigides que toute spontanéité est déplacée et induit un déclassement des points qui leur sont alloués.

Le bracelet intelligent rappelle le cellulaire qui est depuis plusieurs années une extension de nous-même, de notre corps, de notre esprit, de notre parole. L’univers dépeint renvoie à notre sombre époque Instagram où tout le monde il est beau, tout le monde il est heureux, tout le monde il réussit, où il n’y a plus ni intimité ni vécu réel dans le moment présent, tout étant « stagé », et où tout le monde se compare jusqu’au fond du gouffre. La « possession » des êtres humains lors de relations automatiques sans aucune poésie n’est pas sans rappeler les Tinder et autres applications de rencontres que certaines personnes utilisent à cet escient sans modération.

Être différent, douter de soi, ressentir des émotions mitigées, ne pas vouloir se conformer, ne pas se sentir à la hauteur, n’est-ce pas ce que plusieurs d’entre nous ressentons, dans un monde qui va sans cesse plus vite, demande sans cesse plus de performance et de perfection, est sans cesse plus faux et plus superficiel? Se forcer à aimer ce que nous sommes obligés de faire, n’est-ce pas un conditionnement qu’on souhaiterait pouvoir remettre en question? Deux clans se dessinent : ceux qui aiment le moule et ceux qui ne l’aiment pas, ceux qui veulent le renforcir et ceux qui veulent le briser.

Le meilleur de mondes, au Trident
Crédit photo: Stéphane Bourgeois

J’ai été particulièrement charmée, comme toujours, par le jeu du sublimissime David Bouchard (Bernard). À mon sens, toute la pièce repose sur ses épaules, c’est lui qui en est le soleil et la magie grâce à son don pour incarner son personnage, son aisance naturelle sur scène, et qui en fait une pièce intéressante. De tous les personnages, celui de Bernard est de loin le plus complexe, oscillant entre les convenances et l’instinct, l’envie de faire partie de l’équipe tout autant que de s’en dissocier, de par son tempérament curieux et rêveur ne cadrant pas avec ce qui est attendu de lui. Jusqu’à ce qu’il rencontre John, qui lui, est en tous points ce qu’il s’imaginait pouvoir être, dans son monde parallèle. Flottant dans l’intersection du diagramme de Venn, entre la convention et la liberté, Bernard se voit contraint de choisir entre ce qu’il connaît et ce qu’il aimerait être.

Ce fut également un plaisir de retrouver Ariane Bellavance-Fafard et Sophie Thibeault dont la justesse du jeu mérite mention.

Par ailleurs, j’ai personnellement trouvé que la pièce était trop longue et que plusieurs scènes auraient pu être raccourcies ou retirées, sans nuire à l’essence de celle-ci. Si vous vous attendiez à une réplique du roman, vous serez déçu. Cependant, la conception originale vaut qu’on y assiste.

On dit le que les temps sont durs pour les rêveurs, j’ose dire encore plus lorsque nous faisons partie de la résistance, conscients de l’absurdité du monde actuel, où les fossés se creusent, où les idées se percutent, où l’autarcie fait rêver : choisir son camp, choisir ce qui entre en nous et dans notre esprit, choisir ce qu’on absorbe et ce qu’on transmet.

Rappelons-nous qu’Aldous Huxley a publié ce roman en 1932! Un visionnaire? Oui, un bien triste visionnaire.

La pièce Le meilleur des mondes est présentée au théâtre Le Trident jusqu'au 9 octobre 2021.

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