Stanley Février : « Si je m'expose, c'est dans l'espoir que d'autres aussi se dévoilent » | 15 décembre 2021 | Article par Anny Bussières

« Les deux plâtres de cette série amènent les visiteurs plus loin; on y dépeint l'intérieur de la cagoule, la douleur de la victime, ses tentatives pour se dénicher un peu d'air et d'espace. »

Crédit photo: Idra Labrie MNBAQ

Stanley Février : « Si je m'expose, c'est dans l'espoir que d'autres aussi se dévoilent »

Jusqu'au 16 octobre 2022, le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) présente l'exposition Stanley Février menm vye tintin. les vies possibles.

Dès l'entrée, le tableau « La Clairvoyance » campe la démarche et les thématiques proposées par Stanley Février. L'artiste y anticipe sa mort, violente, dans une œuvre empreinte de vulnérabilité et d'une profonde tristesse. Ce tableau s'inscrit dans une série portant sur les fusillades survenues dans le monde entre 1927 et 2014. Il frappe autant par son économie de moyens que par sa critique sociale bien sentie.

Lauréat du quatrième Prix MNBAQ en art actuel, l'artiste d'origine haïtienne Stanley Février présente sa première exposition muséale, où foisonnent les réflexions sur la violence, le racisme, les armes à feu et la précarité socioéconomique. Par le biais d'une multidisciplinarité éclatante, Février cherche à dénoncer des réalités traumatisantes et à provoquer une transformation sociale.

Vue d'ensemble d'une partie de l'exposition de Stanley Février
Dès l'entrée, le tableau « La Clairvoyance » (2014) campe la démarche et les thématiques proposées par Stanley Février. L'artiste y anticipe sa mort, violente, dans une œuvre empreinte de vulnérabilité et d'une profonde tristesse.
Crédit photo: Idra Labrie MNBAQ

La série Les Grands Espoirs, dont sont tirées plusieurs des œuvres à l'affiche, est particulièrement saisissante. Février s'y met en scène dans des dessins et des plâtres, notamment, afin d'illustrer la technique du hooding, basée sur l'humiliation par la privation sensorielle. Une cagoule est passée sur la tête d'un humain et resserrée à la hauteur du cou. Les muscles de la victime sont bandés et prêts à réagir, le relief facial à peine esquissé sous la cagoule. On sent la tension qui émane de ce moment d'expectative et d'étouffement, le malaise est prégnant, mais sans voyeurisme. L'encre et le fusain favorisent un niveau de précision étonnant.

Les deux plâtres de cette série amènent les visiteurs plus loin; on y dépeint l'intérieur de la cagoule, la douleur de la victime, ses tentatives pour se dénicher un peu d'air et d'espace. Février a réussi, par le niveau de détail et de soin apporté à sa prestation, à rendre furieusement concrète la déshumanisation du hooding. Tristesse, rage, consternation : impossible de ne pas être interpellés devant tant d'émotions fortes.

Les concepteurs de l'exposition arrivent heureusement à canaliser cette puissance en offrant aux visiteurs des moments de répit. L'environnement est aéré, les œuvres disposées à bonne distance, ce qui maximise leur effet, mais permet de reprendre son souffle avant d'aborder une autre série d’œuvres. Et c'est d'autant plus pertinent que le fond de la salle accueille deux installations actuelles.

« 1927 » rappelle ce qui fut le premier massacre en milieu scolaire. Les 45 armes de poing fixées au mur devant un pupitre d'écolier et les 45 fiches nominatives tapées à la machine évoquent le souvenir des victimes de cet événement ayant touché une communauté du Michigan au début du 20e siècle. Stanley Février grave cette violence dans nos esprits et nous enjoint de réfléchir, de refermer les blessures et de mesurer la réalité de la violence dans la vie contemporaine, quotidienne.

Publicité
45 armes de couleur blanche fixées au mur, derrière un pupitre d'écolier avec une machine à écrire.
« 1927 » de Stanley Février évoque le premier massacre en milieu scolaire, au Michigan au début du 20e siècle.
Crédit photo: Idra Labrie MNBAQ

Et debout devant cette installation, ne suffit que de lever les yeux pour apercevoir « Vanité », datée de 2021. Un homme noir agonise, à moitié dénudé, dans une pose hantée par le meurtre de George Floyd et les lynchages des années 60. La sculpture, agrafée au mur à plus de deux mètres du sol, force le respect et fait œuvre de mémoire. De loin la pièce la plus intense de cette exposition coup de poing, où Février explore la condition humaine et se questionne sur la valeur de la vie.

Avec cette première carte de visite, Stanley Février ouvre un dialogue, certes difficile, mais pertinent et nécessaire. Sa démarche artistique engagée se veut un agent de changement : l'invitation est lancée.

À lire aussi :
LEMOYNE. Hors jeu : bien plus que le « bleu blanc rouge » 

En savoir plus sur...