Le Musée national des beaux-arts du Québec et la révolution pandémique : les relevailles d’un titan | 12 juillet 2022 | Article par Josianne Desloges

Crédit photo: Idra Labrie MNBAQ

Le Musée national des beaux-arts du Québec et la révolution pandémique : les relevailles d’un titan

Nos habitudes ont changé depuis le début de la pandémie. Celles des institutions culturelles, dont les musées, tout autant. Au-delà des mesures sanitaires à appliquer et des multiples fermetures et réouvertures, elles ont dû revoir leurs pratiques. Tant ce qui est visible que ce qui est invisible au grand public a été revu de fond en comble.

Au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), sur les plaines d’Abraham, dans le quartier Montcalm, les rhizomes d’une transformation plurielle continuent de progresser. Une révolution s’opère par rapport à l’accueil des visiteurs, à la logistique et surtout à la manière de concevoir la programmation et de planifier la venue d’expositions pour les années à venir.

La surprise et la gestion de crise au jour le jour du printemps 2020 ont fait place, deux ans plus tard, à une planification stratégique plus réfléchie.

« On était coincés », se souvient Annie Gauthier. « Si on avait vu un peu plus loin, on aurait pris des décisions plus en respect des finances du Musée, des personnes impliquées dans les changements et des visiteurs. Maintenant, comme gestionnaires, comme employés, mais aussi comme citoyens, on est plus équipés pour composer avec une situation comme ça. »

Assise sur un fauteuil géométrique du 2e étage du pavillon Pierre Lassonde, la directrice des expositions et des partenariats internationaux fait son état des lieux avec lucidité et optimisme. L’horizon s’ouvre, le virus nous laisse un certain répit. Le soleil qui embrasse le quartier qui s’étend sous nos yeux porte la promesse d’une pleine reprise des activités muséales.

Annie Gauthier, directrice des expositions et des partenariats internationaux au MNBAQ
Crédit photo: Idra Labrie MNBAQ

Des élèves s’engouffrent dans l’exposition permanente De Ferron à BGL. Art contemporain du Québec, et l’écho de leur joyeux bavardage résonne un moment dans l’espace vitré. Bien que riches en potentiel d’apprentissage et d’émerveillement, les expositions permanentes du MNBAQ ne sont toutefois pas celles qui font courir les foules.

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La résilience de Frida

Les expositions portant le sceau de grandes figures internationales, tant des artistes comme Frida Khalo, Picasso, Turner et Giacometti que les institutions comme la Tate Gallery de Londres ou encore le Louvre, font figures d’évènements.

« Si je simplifie le cycle de programmation du Musée au maximum, on a trois plages horaires dans l’année, hiver, été, automne, pour placer des blockbusters [des expositions temporaires fortement attractives] », indique Annie Gauthier.

La saison froide est toujours la saison creuse, où il faut rivaliser d’inventivité pour inciter les gens à sortir de chez eux, voire à voyager du Maine ou du sud de la province vers la capitale. « L’été, avec 4,3 millions de touristes, est toujours la grosse période. Généralement on y programme les grandes expositions internationales. L’automne, avec la rentrée culturelle, on présente plutôt des solos d’artistes québécois. »

La pandémie a frappé alors que le MNBAQ jouait d’audace en présentant en plein hiver Frida Kahlo, Diego Rivera et le modernisme mexicain, une exposition qui avait fracassé des records de billetterie partout sur son passage. Après un mois fort prometteur, le confinement a forcé le Musée à fermer.

Les semaines de fermeture sont devenues des mois. L’équipe de l’institution québécoise réalisait avec effarement qu’elle allait devoir démanteler l’exposition pour l’envoyer à sa prochaine destination. Une négociation avec l’agence italienne Mondo Mostre, une fondation new-yorkaise et le gouvernement mexicain s’est alors enclenchée.

« Ce qui était très particulier lorsqu’on se parlait, raconte Annie Gauthier, était qu’on prenait d’abord le temps de se demander comment ça allait, puisqu’on était dans différents pays. En Italie, ils savaient dans quoi on s’embarquait; nous, on était encore sous le choc. »

Dans ce contexte inédit, un effet domino s’est opéré dans le calendrier. Pour conserver Frida jusqu’à une éventuelle réouverture, il fallait repousser Turner et le sublime, présentée en collaboration avec la Tate de Londres. Heureusement, les Musées sont conciliants et travaillent en collaboration pour revoir horaire, contrats, etc.

Vue d'une salle d'exposition du MNBAQ, un visiteur regarde des tableaux.
La pandémie a frappé alors que le MNBAQ jouait d’audace en présentant en plein hiver Frida Kahlo, Diego Rivera et le modernisme mexicain
Crédit photo: Idra Labrie MNBAQ

Revoir les protocoles bien ancrés

« Ce qui complexifie les choses est qu’il ne faut pas seulement tenir compte des dates d’exposition, mais aussi du nombre d’heures pendant lesquelles certaines œuvres sont sorties de leurs boîtes », explique la directrice des expositions du MNBAQ.

Après un nombre d’heures précis, les œuvres sur papier de William Turner, par exemple, doivent retourner au noir pendant cinq ans, pour assurer leur conservation. Si le temps s’arrête pour les visites, il ne s’arrête pas pour l’exposition à l’air et à la lumière. Pour limiter les effets sur les œuvres, le Musée a donc été plongé dans la pénombre ‒ une situation un brin surréelle pour les gardiens de sécurité.

Les protocoles des grands musées, établis depuis des décennies, voire des siècles, ont été bousculés par les mesures sanitaires nationales et internationales. Pendant un moment, les objets passaient les frontières, mais pas les personnes. Les convoyeurs qui accompagnent les œuvres d’un musée à l’autre pour faire les constats d’état ne pouvaient plus suivre leur précieuse cargaison. Les musées ont donc dû apprendre à se faire confiance et à échanger à distance.

Pour remplacer les yeux d’un restaurateur, une équipe de production a dû passer une caméra haute résolution méticuleusement sur chacune des œuvres, soigneusement éclairée. Les experts des musées prêteurs et des musées emprunteurs n’ont jamais autant échangé, ce qui leur a permis de renforcer des liens de confiance.

« Je trouve qu’on s’est rapproché de nos collaborateurs internationaux, note Annie Gauthier. D’une part, il y avait le vécu douloureux lié à la COVID, qui nous portait à échanger, et de l’autre, on n’avait pas le choix d’inventer de nouvelles pratiques pour que ce soit gagnant-gagnant. »

Le paradis des prévoyants

L’été coïncide avec un déconfinement et avec de nouvelles mesures sanitaires à mettre en application. Masques, gels antiseptiques, billets horodatés, flèches à suivre au sol et distanciation constituent la nouvelle réalité. Finies la contemplation, la flânerie et la spontanéité d’une visite improvisée. Les différents types de visiteurs apparaissent soudainement beaucoup plus clairement au personnel du Musée, qui doit amoindrir les irritants et tirer des leçons de cet exercice sociologique imprévu.

« Il y a des gens pour qui on ne peut pas dépasser dans une file. Ceux qui veulent lire tous les cartels n’aiment pas que les gens derrière eux leur mettent de la pression. On ne croyait pas, en mettant ce tracé au sol, qu’on allait créer ces enjeux-là, souligne Annie Gauthier. Enlever le tracé a ensuite créé d’autres problèmes! »

L’équipe de design a remis les plans des expositions à venir sur la planche à dessin pour trouver des manières de créer des parcours dirigés, mais pas trop contraignants. Des bollards sont notamment apparus dans la longue salle qui accueillait les aquarelles de Turner, pour forcer un sens de circulation.

Vue d'une salle d'exposition du MNBAQ avec un tracé au sol
« On ne croyait pas, en mettant ce tracé au sol, qu’on allait créer ces enjeux-là. Enlever le tracé a ensuite créé d’autres problèmes! » - Annie Gauthier, directrice des expositions et des partenariats internationaux.
Crédit photo: MNBAQ

Touche locale, corpus international

Nouvelle fermeture à l’automne, nouveaux imprévus. Malgré la flexibilité et la compréhension de la Tate, le MNBAQ doit laisser partir des œuvres de Turner promises à d’autres musées sur la planète. La situation entraîne toutefois une nouvelle permission : des œuvres de la collection locale, de la même période et qui pouvaient faire écho à la production de Turner, ont pu être intégrées au corpus.

« On s’est donné une nouvelle permission. Lorsqu’on achète une exposition toute faite, elle arrive avec une liste d’œuvres arrêtée, on ne les choisit pas. Les textes sont déjà écrits, toute l’articulation de l’exposition est prévue par une autre institution, explique Annie Gauthier. Puisque le conservateur de la Tate qui signe toutes les expositions de Turner ne voyage plus avec les expositions et avait un certain détachement par rapport au corpus, on pouvait lui soumettre nos maquettes, les œuvres, le textes, il voyait qu’on ne dénaturait pas son travail. »

Des expériences immersives, visant à faire ressentir la sensation de sublime présente dans l’œuvre du peintre anglais, ont donc été ajoutées au parcours et permettaient de faire le pont avec l’écoanxiété, un mal contemporain.

Cette nouvelle façon de faire s’est aussi traduite dans l’élaboration de l’exposition dédiée à Picasso, Picasso. Figures. L’équipe du MNBAQ, composée de plusieurs jeunes femmes, a voulu aborder son art en parlant de diversité corporelle, mais aussi son comportement misogyne d’un point de vue critique. Une avenue que le producteur européen a décidé d’intégrer pour le reste de la tournée.

Trouver la pertinence

« Ça dénote la transformation qu’il y a au Musée en ce moment, qui implique de passer du prestige à la pertinence », croit la directrice des expositions. « Présenter Picasso nous place parmi les grands acteurs internationaux, mais qu’est-ce qu’on dit avec cette exposition-là? Il fallait y penser dans notre contexte actuel, après #metoo. »

L’humain est dorénavant davantage au centre de la réflexion. « Présenter de l’art pour présenter de l’art, est-ce encore valable quand notre système de santé est engorgé et qu’on vit des difficultés à la maison? », s’est demandé l’équipe du MNBAQ. « Quel est le rôle d’un musée, à quel point on peut être réactif et participer à un mieux-être collectif? Ce sont de grosses questions! », convient Annie Gauthier.

Avoir une pertinence dans la crise sociale et pandémique est devenu un modus operandi. « Ça a ouvert une brèche. C’était certainement latent, mais moins criant comme besoin. En ayant du temps pour faire et défaire, ce qui a été beaucoup le cas ces dernières années, on a réussi à proposer des choses. Pas toujours avec succès, cela dit », indique-t-elle, mettant le doigt sur un autre changement de taille.

Plus collaboratif et autocritique, le mode de fonctionnement du Musée met davantage à contribution les réflexions de toutes les équipes au moment de démarrer les projets d’expositions. Les commentaires des visiteurs sont partagés avec tous les services, qui ont ainsi accès à l’impact réel qu’a leur travail sur les visiteurs.

« Ça change quelque chose d’être tout à coup en contact direct avec ce que les gens pensent, note Annie Gauthier. Souvent, il y a des commentaires contradictoires, mais ça nous donne une idée de ce qui est vécu en salle. »

Lire la suite dès le 12 juillet à 7 h 30 :

Musée national des beaux-arts du Québec : d'autres leçons de la pandémie

Au fait...

Savez-vous comment se développe une exposition muséale? Monquartier a rencontré la muséologue Geneviève Provencher-St-Cyr, qui le résume en moins d'une minute dans ce segment audio.

 

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