La naissance tumultueuse du Cégep Garneau

Collaboration spéciale: Rénald Marchand

La naissance tumultueuse du Cégep Garneau | 21 octobre 2023 | Article par Monmontcalm

Le drapeau du Cégep Garneau, avec les mêmes couleurs qu’on lui connaît aujourd’hui.

Crédit photo: archives du Cégep Garneau

Collaboration spéciale: Rénald Marchand

Rénald Marchand habite au Samuel Holland. Ce résident du quartier Saint-Sacrement s’intéresse grandement à l’histoire des lieux qui l’entourent. Il retourne aux sources ici pour nous raconter les débuts du Cégep Garneau.

Le 13 août 1973, je reçois un appel de Paul Daoust, directement du département des Sciences humaines du Cégep Garneau pour une entrevue mardi matin, à 9h30, le 14 août!

Surpris, interloqué, je communique avec mon employeur, le chercheur principal d’un projet de recherche sur les PME de la région de Trois-Rivières, Mauricie, Bois-Francs pour lui demander de me libérer. Il accepte avec joie, car nos contrats arrivent à terme et peu de travail se pointe à l’horizon. À ce moment, le taux de chômage est à 6% et galope joyeusement vers les 9%.

Mes amis Goneau m’accueillent chez eux pour coucher et être sur place pour le lendemain. Avant le départ, madame s’assure que monsieur est bien fagoté dans son petit kit d’entrevue. Gilles me dessine le chemin et j’arrive à l’heure dite après avoir zigzagué un tantinet pour trouver le cégep.

Le meilleur… et unique candidat

Je me présente à la téléphoniste qui informe M. Daoust de mon arrivée. Deux minutes plus tard, il se présente à moi, enchanté de m’accueillir et me conduit rapidement à la salle du département. L’entrevue de circonsctance se déroule, ma foi, très bien.

À la toute fin, M. Daoust m’explique qu’ils avaient retenu un autre candidat qui s’est désisté. Il me présente le plan de cours, des notes de cours, le livre de référence – probablement Émile Bouvier – et m’indique que mon premier cours est le lundi suivant, le 20 août, à 8h, le matin. J’ai alors compris pourquoi on me trouvait si beau et si… parfait. J’étais leur seul et ultime candidat. Il n’y avait aucun frappeur de relève!

Une rencontre marquante

J’ai adoré mon travail, la dynamique étudiante, les relations avec les professeurs et le Cégep Garneau. Je ne connaissais pas Québec, mais j’apprenais et j’ai vite compris que sa naissance a été parsemée d’embûches, d’enfarges de toutes sortes et que seuls des esprits courageux, tenaces, batailleurs ont permis l’émergence de cette institution de prestige.

J’ai pris beaucoup de plaisir dans les échanges avec mes collègues, notamment mon voisin du bureau d’en face. Yves Tessier enseignait l’histoire. Nous avions souvent de bonnes discussions en fin d’après-midi, sur de multiples sujets qui foisonnaient dans nos têtes de révolutionnaires tranquilles.

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En 1969, j’avais participé à la création de l’Université du Québec à Trois-Rivières, grâce à une chronique que je tenais dans le journal étudiant; j’avais beaucoup appris. Je connaissais peu de choses sur les cégeps, car j’avais poursuivi des études dans le secteur professionnel en électricité. J’aime être au courant.

J’ai pris un petit thé avec Yves. Nous avons discouru très largement et passionnément sur les débuts tumultueux du Cégep François-Xavier-Garneau. Je vous présente nos échanges sous forme de questions et réponses, balisant ainsi chronologiquement la naissance d’une institution que nous avons tant aimée.

Une vieille photo du pavillon Jean-Baptiste-Cloutier.

Le rapport Parent

Évidemment, tout provient du rapport Parent qui révolutionnait le système d’éducation. Le système devenait laïc, mixte et s’étendait sur tout le territoire québécois. Le but était de donner une chance à chacun, peu importe ses origines, son lieu de résidence et la scolarité acquise. La province s’ouvrait, les bras de la liberté n’étaient pas assez grands pour tout embrasser!

Comment le Québec est-il arrivé à se doter d’une structure d’enseignement qui n’existait pas ailleurs?

Bien entendu, le rapport Parent a boulversé toutes les structures d’enseignement du Québec. On s’est beaucoup interrogé sur le niveau préparatoire à l’université. On avait compris qu’allonger le secondaire avec une année préuniversitaire créait beaucoup de problèmes chez l’étudiant et les institutions.

Il est vite apparu qu’un niveau spécifique de formation préuniversitaire dans un autre espace physique que le secondaire serait un atout pour les étudiants. Ceux-ci arrivaient alors à 16 et 17 ans, un âge de remise en question, d’atermoiements, d’incertitudes et d’hésitations qu’il fallait protéger.

Le 24 octobre 1963, un comité d’études conclut :

« Après la 11 ième année, on voit un cycle préuniversitaire se poindre avec une 12 ième et une 13 ième année (…) qui seraient enseignées dans un endroit différent de l’école secondaire. »

En continuité avec ces réflexions, on propose d’intégrer dans la même institution le secteur technique ou professionnel avec le secteur préparatoire aux études universitaires. Cette intégration du professionnel avec le général dans la même institution est devenue immuable.

Des passerelles sont facilement imaginables entre les deux structures. On tergiverse pas mal sur le nom à donner à cette institution, notamment à cause du mot collège qui a la connotation des études classiques.

Puis, le 14 mai 1964, après de nombreux aller-retour sémantique, le titre COLLÈGE D’ENSEIGNEMENT GÉNÉRAL ET PROFESSIONNEL est recommandé dans un enthousiasme anémique, moribond!

Le père fondateur des cégeps, Guy Rocher.

La loi qui crée les cégeps

Comment et qui a créé les cégeps?

Les cégeps furent créés en 1967 par l’adoption du projet de loi 21 à l’Assemblée nationale. Ce projet de loi fut porté par Jean-Jacques Bertrand, ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Daniel Johnson durant la Révolution tranquille.

La première fournée comprenait 12 cégeps, dont le Cégep de Sainte-Foy et le Cégep de Limoilou qui remplissaient largement les conditions exigées, notamment au niveau du secteur professionnel.

Mais, ça brassait pas mal à Québec, les discussions haute-ville/ basse-ville, bourgeois et ouvriers; bref les ténors de la lutte des classes discouraient bruyamment!

C’est dans ce contexte que les partisans d’un troisième cégep portèrent ce flambeau? Y avait-il un réel besoin d’un troisième cégep?

Ce n’était pas évident! Un des objectifs discrets de la restructuration de l’éducation était de réduire le nombre de petites institutions parsemées par-ci, par-là, hors structure, comme la formation des infirmières, les écoles Normales et autres, mais rassembler ces petits morceaux épars n’était pas une mince tâche.

La naissance du Cégep Garneau a commencé par un premier bouillonnement. Le collège des ursulines de Québec, l’école Laval Mérici et le collège des Jésuites discutent pour créer le
nouveau Cégep avec la collaboration de la mission des collèges dont la mission est d’aider ceux qui veulent créer un collège D’autres institutions s’ajoutent : le collège Jésus-Marie de Sillery, le collège Notre-Dame de Bellevue et le séminaire de Québec. Tous embarquent vers la destination d’un troisième collège à Québec.

Mais coup de théâtre… à la première station, trois établissements débarquent. Le séminaire de Québec, les collèges de Bellevue et de Sillery préfèrent rester sur le quai des maisons d’enseignements privés. Ils font aussi du lobby contre la création du nouveau cégep agitant l’oriflamme de toutes les peurs. Le sport n’est pas juste dans les stades!

Trois sur six débarquent, c’est la fin, non?

Pas si vite… Ténacité, courage et dynamisme! Le 15 avril 1967, on met sur pied le comité d’orientation dont quatre membres prennent les choses en main. Ils méritent d’être cités : Jean-Paul Tardif, Maurice Ruest, Gabrielle Vallée et Gilles Desmarais. Ils réalisent une étude démographique qui prouve la pertinence d’un Cégep, ils aident à l’intégration des élèves du collège des Ursulines au collège des Jésuites devant la première institution mixte au Québec.

Finalement, le 9 janvier 1968, nonobstant toutes ses retenues, le ministère est prêt à considérer la création d’un nouveau cégep à Québec malgré la petite taille présumée et l’absence de secteur professionnel.

Le nouveau départ

C’est un nouveau départ, des plus fragiles. On est sur la limite sur à peu près tous les paramètres, n’est-ce pas?

Le ministère avait peut-être compris qu’il faudrait accepter des cégeps de petites tailles pour répondre à des besoins spécifiques.

On voyait aussi la possibilité de glaner dans de petites institutions isolées pour des rattachements éventuels. Par exemple, la possibilité de rattacher « Québec High school et le St. Patrick school » dans une optique multiconfessionnelle planait; les écoles d’infirmières étaient
souvent rattachées aux hôpitaux, etc… On cherchait également un secteur technique orphelin qui pourrait donner du corps à l’institution.

On avance. En mars 1968, le comité d’orientation devient le comité d’organisation.

Une lumière flageole au bout du tunnel

Lorsque j’enseignais, on m’avait parlé de l’institut de la marine qui a failli se rattacher au Cégep Garneau dans un contexte politique douteux. Qu’en était-il?

C’était une excellente idée!

À la fin des années 1960, l’enseignement maritime se dispense à Québec et à Rimouski. Il y a 133 élèves dans les deux établissements. Québec offre de nombreux avantages à l’enseignement maritime qui a des contraintes et exigences spéciales : un bâtiment près du fleuve et de l’activité portuaire, l’accès à des chantiers maritimes à proximité, la possibilité d’offrir des formations Adhoc aux travailleurs saisonniers – courant ces temps-là – ainsi que la possibilité de recruter de nombreux spécialistes, etc.

De nombreux rapports sont soumis, dont deux du comité consultatif de l’institut de marine. Une certaine unanimité se dégage de toutes les interventions. Mais le diable est dans les détails!

En septembre 1966, le gouvernement crée le nouvel institut à Lauzon… Au grand dam de tous!  Le candidat victorieux de l’Union nationale en juin 1966 avait remporté son pari et rempli sa promesse électorale d’un institut maritime à Lauzon!

Mais les réactions fusent et le combat s’amorce. Le comité consultatif refuse d’endosser la décision ministérielle et plusieurs correspondances sont échangées pour contester la décision.

Finalement, on retrouve en mars 1968 et appuyant la demande d’un troisième collège à Québec, justement des représentants de l’institut maritime, du collège des Jésuites, de l’école Normale Laval Mérici et du milieu socioéconomique de Québec qui travaillent sur un mémoire rédigé par Robert Sabourin justifiant la création d’un troisième cégep à Québec.

Ce mémoire est endossé par tous, l’unanimité est faite et il est transmis au gouvernement au printemps 1968. Tous les espoirs sont à nouveau permis!

Il a donc fallu attendre la décision du ministère avant de poursuivre les travaux, je
dirais, d’organisation du Cégep, non?

Pas du tout, c’était le branle-bas de combat partout, car on espère ouvrir les portes pour le mois de septembre 1968.

De nombreux chefs d’établissements transmettent des lettres faisant pression pour la création rapide du Cégep Garneau. Les employés s’organisent, se syndiquent à l’image des employés des autres cégeps et reçoivent une accréditation syndicale, le 4 avril.

Fait rarissime pour l’époque, les religieuses Dagneault, Rufiange et Vaillancourt signent la demande d’accréditation. Les chefs d’établissement font des plans d’intégration au nouveau cégep et avancent l’ouvrage là où ils le peuvent. Mais les choses trainent et on sait bien que tout ce qui traine se salit.

Puis, on apprend par les journaux du 20 mars que cinq cégeps seront créés. Cependant, l’institut maritime ne fait plus partie du projet! Il faudra attendre cinq
longs mois avant l’annonce formelle et officielle du 7 août 1969. La lumière au bout
du tunnel, c’était le train qui s’en venait!

En fin de compte, on y était, pas avec tous les morceaux souhaités, mais on y était tout de même. En septembre 1969, l’année scolaire pourra commencer comme prévu. Toutefois…

Sous quel nom? Les cégeps portaient souvent des noms de ville ou de régions : Trois-
Rivières, Jonquière, Outaouais, etc. Pourquoi le cégep a-t-il pris le nom de l’historien François-
Xavier Garneau?

Comme nous l’avons vu, le Cégep Garneau est créé par la base citoyenne et éducative. La volonté de mise en commun était très forte malgré les nombreux soubresauts que l’institution a connus.

Le personnel de l’école Normale Laval était familier avec l’appellation François-Xavier Garneau, car on y avait tenu des célébrations entourant le centième anniversaire de sa mort. Tous ont
découvert un historien passionné de sa science et de la nation canadienne-française. Il a utilisé sa plume pour battre en brèche certaines faussetés et méchancetés proférées contre sa nation
notamment par Lord Durham. Il était très près du milieu de l’éducation. Il incarnait à la fois une dimension historique et éducationnelle.

Ratoureux, le personnel alla frapper à la porte d’un adjoint parlementaire du ministre de l’Éducation, Jean-Marie Morin, celui-là même qui avait amené la marine à Lauzon. Il en devait une et bon prince, le ministre accepta le nom de Collège d’enseignement général et professionnel François-Xavier Garneau devenu dans le langage courant Cégep Garneau. Hehe, la politique a parfois de ces détours et rebonds!

Petite anecdote. Les employés de bureau, figés dans les règles du passé, ont béatifié notre historien et faisant des chèques à SAINT François-Xavier Garneau et cela ont pris un certain temps pour normaliser son nom! Le Québec ne ce n’est pas construit en sept jours…

Comment s’est déroulée la première session après toutes ces péripéties?

Déjà pas mal amoché, le Cégep François-Xaxier-Garneau ouvre ses portes. Les autorités du collège Laval Mérici, jusque-là, solides dans le projet, se retirent
du nouveau c égep. En souterrain de cette décision, il y a une question de gros sous, le site de Mérici faisant saliver tous les promoteurs de la ville.

Les discussions ont été ardues, compliquées, agressives et parfois tordues. Finalement, des compromis sont trouvés tant pour les questions financières que pour les questions de clientèle. Et changement de parti au pouvoir, les astres s’enlignent pour que l’institut maritime intègre
le cégep. Ce n’est jamais fini tant que ce n’est pas fini!

Les débuts de l’audiovisuel au Cégep Garneau, une toute autre époque.
Crédit photo: archives du Cégep Garneau

Les statues du pavillon Jean-Baptiste-Cloutier

Un instant, j’aimerais vous parler des statues qui coiffent le porche d’entrée du pavillon Jean-Baptiste-Cloutier. Celles-ci ont été érigées en 1958 et elles sont l’œuvre du sculpteur
Clément Paré, professeur à l’école des beaux-arts de Québec.

Ces trois statues tiennent dans leurs mains, une feuille d’érable, un livre et une croix
pour symboliser la patrie, la connaissance et la foi!

Non, ils ne s’appellent pas François, Xavier et Garneau!

Les fameuses statues du pavillon Jean-Baptiste Cloutier.

L’histoire se poursuit

Les aventures ont continué au Cégep Garneau et la dernière en lice concerne la semaine d’utilisation de l’anglais dans les classes entre étudiants et avec les professeurs.

Plusieurs pharisiens sont montés aux barricades même si du point de vue de plusieurs défenseurs de la langue française, il n’y avait rien pour fouetter un chat. C’est entendu très largement que nos étudiants doivent parler anglais, fluent comme on dit. Mieux encore, on encourage l’apprentissage d’une troisième langue, c’est un atout culturel, professionnel et un stimulant pour le cerveau!

Cependant, une bonne réponse du Cégep pourrait consister dans une semaine sans ANGLICISME de façon à éviter le piège français où, pour se donner une belle jambe, on truffe son parler d’anglicismes. Le plus détestable sur ce point est le président français qui prend de petites glorioles à ânonner carré!

L’écriture de ce texte fut une belle expérience pour moi. J’aimerais remercier le personnel qui m’a transmis de nombreuses informations, sans oublier Yves, que j’ai eu le plaisir de retrouver comme si c’était hier. Merci mon ami, la bière est pour bientôt.

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